Le 12e anniversaire de la prise de la capitale yéménite, Sanaa, par le mouvement Ansar Allah (les Houthis) survient alors que le Yémen connaît une nouvelle série de combats sur plusieurs fronts, après quatre années d’accalmie relative. Les forces gouvernementales se mobilisent et des responsables militaires déclarent vouloir avancer vers la capitale, tandis que les Houthis ont réalisé des gains sur le terrain dans l’ouest du pays.
La prise de Sanaa par les Houthis et la trajectoire de leur expansion
Les Houthis ont pris le contrôle de Sanaa le 21 septembre 2014, après des affrontements limités dans certains quartiers de la ville. Ce tournant a redessiné le paysage politique et militaire du Yémen et déclenché une série de conséquences qui se poursuivent 12 ans plus tard.
Les Houthis étaient partis des montagnes du gouvernorat de Saada, avant de livrer de violents combats aux forces gouvernementales dans le gouvernorat d’Amran, limitrophe de Sanaa, puis d’atteindre la capitale. Leur progression s’était alors accompagnée d’accusations visant l’ancien président Ali Abdallah Saleh, soupçonné de complicité avec eux par l’intermédiaire des forces qui lui étaient loyales.
Le rapprochement entre Saleh et les Houthis s’est ensuite transformé en alliance déclarée. En 2017, Saleh a annoncé la rupture de ce partenariat et engagé un affrontement avec le mouvement à Sanaa, qui s’est soldé par sa mort. Cette confrontation a marqué la fin de l’alliance qui avait contribué à modifier l’équilibre des forces durant les premières années de la guerre. Après la prise de Sanaa, les Houthis se sont étendus vers des gouvernorats de l’ouest, du sud et de l’est du Yémen, mais leur progression s’est heurtée à la résistance de leurs adversaires.
Le gouvernement yéménite a fait appel à la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite et a repris en 2015 le contrôle de plusieurs gouvernorats, notamment Aden, dont il a fait la capitale provisoire du pays. Depuis, le gouvernement et les Houthis se partagent le contrôle du Yémen, donnant naissance à deux gouvernements, deux économies et deux systèmes éducatifs.
Cette division a aggravé les souffrances de la population, alors que la guerre a provoqué le déplacement d’environ cinq millions de Yéménites à l’intérieur du pays. Le gouvernement yéménite qualifie la prise de Sanaa par les Houthis de coup d’État contre les institutions de l’État et accuse l’Iran de soutenir le mouvement et de lui fournir des armes.
Après des années d’affrontements, le conflit n’a été tranché ni militairement ni politiquement. Le gouvernement cherche à mettre fin à ce qu’il qualifie de coup d’État, tandis que les Houthis s’emploient à consolider leur pouvoir, à contrôler l’ensemble du pays et à s’arroger la légitimité.
Le gouvernement contrôle les gouvernorats du sud et de l’est, qui représentent la majeure partie du territoire yéménite, tandis que la majorité des gouvernorats du nord, dont Sanaa, est sous le contrôle des Houthis. Les régions septentrionales abritent la plus grande concentration de population du pays, ce qui ajoute une dimension démographique à la carte du contrôle, en plus de l’importance politique et militaire de la capitale.
Une escalade militaire qui modifie la carte de l’influence
L’anniversaire de la prise de Sanaa intervient cette année après une escalade engagée il y a environ trois mois par les Houthis contre le gouvernement et l’Arabie saoudite, sous le slogan de la fin de ce que le mouvement qualifie de « blocus » imposé aux zones qu’il contrôle. L’escalade est passée des menaces à des frappes aériennes réciproques, avant de s’étendre à des affrontements terrestres au début de septembre.
Les derniers combats terrestres ont commencé lorsque les Houthis ont attaqué des zones contrôlées par les forces gouvernementales sur la côte ouest, dans les gouvernorats de Hodeïda et de Taëz. Parallèlement, le mouvement a étendu ses attaques en bombardant des villes saoudiennes et en visant des navires du royaume en mer Rouge, dans le cadre de ce qu’il appelle l’imposition d’un blocus maritime à Riyad. Après plusieurs jours d’affrontements avec les forces gouvernementales, les Houthis ont réalisé une percée qui a modifié la carte de l’influence sur le terrain.
Le mouvement s’est emparé des villes de Hays et d’Al-Khokha, qui étaient les derniers bastions du gouvernement dans le gouvernorat de Hodeïda, ainsi que de quatre districts du gouvernorat de Taëz, dont notamment la ville de Mokha, jusqu’à la région de Bab el-Mandeb et l’île de Mayyun. Dans le même temps, les forces gouvernementales ont lancé des opérations militaires pour reprendre le gouvernorat d’Al-Bayda, dans le centre du Yémen.
Le gouvernorat revêt une importance stratégique en raison de sa position géographique, qui le relie à huit gouvernorats, dont Sanaa. Le déroulement des combats y est donc lié aux zones entourant la capitale et à plusieurs autres fronts. Les forces gouvernementales ont également lancé une offensive dans le gouvernorat d’Al-Jawf, dans le nord du pays, et annoncé avoir pris le contrôle de zones et de positions. La ville d’Al-Hazm, capitale du gouvernorat, reste toutefois sous le contrôle des Houthis depuis mars 2020.
L’importance d’Al-Jawf tient aussi à sa position limitrophe de l’Arabie saoudite et à sa proximité avec cinq gouvernorats clés, en premier lieu Sanaa et Saada, principal bastion des Houthis. Le gouvernorat pétrolier de Marib est lui aussi le théâtre de violents combats entre les deux camps.
Les Houthis tentent de prendre le contrôle de ce gouvernorat depuis des années, mais leurs précédentes tentatives ont échoué, la plus violente ayant eu lieu en 2021. Marib reste l’un des principaux fronts du conflit en raison de ses ressources pétrolières et de sa place sur la carte de l’influence gouvernementale. Cette escalade au Yémen et dans son environnement intervient parallèlement à la guerre entre les États-Unis et l’Iran.
Des déclarations gouvernementales sur la reprise de Sanaa
Dans ce contexte, le gouvernement yéménite accuse les Houthis de mettre en œuvre un agenda iranien et de tenter de reproduire l’expérience de Téhéran dans le contrôle du détroit d’Ormuz, alors que les affrontements s’étendent à la mer Rouge et aux voies maritimes proches du Yémen. Alors que les combats s’intensifiaient, le conseiller du ministre yéménite de la Défense pour la coopération internationale, le général de brigade Samir Al-Sabri, a déclaré à la télévision publique yéménite, le 7 septembre, que la décision de libérer Sanaa avait été prise.
Al-Sabri a déclaré: « La décision est prise et il y a une surprise que nous ne révélerons pas maintenant. » Auparavant, en février dernier, le ministre yéménite de la Défense, le général de corps d’armée Dr Taher Al-Oqaïli, avait affirmé que la direction des opérations s’orientait vers la capitale, Sanaa.
Ces déclarations prennent une importance supplémentaire avec l’élargissement des opérations militaires menées par les forces gouvernementales à Al-Bayda, Al-Jawf et Marib. Des drones ont survolé Sanaa vendredi dernier, tandis que des explosions ont été entendues et que des tirs de défense antiaérienne et des coups de feu ont retenti dans plusieurs quartiers de la ville, selon l’agence Anadolu et des médias yéménites.
Des médias yéménites ont ensuite fait état d’attaques menées par les forces gouvernementales au moyen de drones contre des installations militaires et sécuritaires appartenant aux Houthis. Le gouvernement n’a pas annoncé d’opération à l’intérieur de Sanaa. Le porte-parole militaire des Houthis, Yahya Sarea, a quant à lui déclaré que son mouvement avait déjoué ce qu’il a qualifié de « tentatives criminelles à Sanaa », accusant l’Arabie saoudite d’en être à l’origine sans fournir davantage de détails.
Sarea a ajouté que ces tentatives « ne resteront pas sans réponse », avant que les Houthis n’annoncent par la suite avoir attaqué des cibles dans la capitale saoudienne. Ces développements replacent l’anniversaire de la prise de Sanaa par les Houthis dans un contexte différent de celui des années précédentes, alors qu’il coïncide avec une escalade sur plusieurs fronts susceptible de redessiner la carte du contrôle.
Les facteurs qui expliquent la continuité du contrôle houthi
Le dossier yéménite s’entrecroise également avec les évolutions régionales et la multiplicité des acteurs extérieurs, compte tenu de l’importance de la position du pays, qui donne sur des routes majeures du commerce maritime international. L’analyste politique yéménite Yassine Al-Tamimi estime que plusieurs facteurs ont permis aux Houthis de prendre le contrôle de Sanaa et de s’y maintenir jusqu’à aujourd’hui.
Il a déclaré que le premier facteur résidait dans l’existence d’une doctrine politique au sommet de l’autorité légitime, qui avait permis d’accorder aux Houthis un rôle dans le démantèlement de la structure politique et morale du pouvoir issu de la révolution du 11 février 2011, ainsi que dans l’affaiblissement des forces politiques qui la portaient. Al-Tamimi a ajouté que cela coïncidait, selon lui, avec une orientation internationale pressante visant à liquider l’héritage du printemps arabe au Yémen.
Il a estimé que le deuxième facteur était lié aux agissements de l’ancien président Abd Rabbo Mansour Hadi, l’accusant d’avoir « trahi le mandat populaire et la charge de la responsabilité constitutionnelle qu’il avait assumée, pensant préparer le terrain à son pouvoir loin de l’influence de ceux qu’il appelait les centres de pouvoir ».
Al-Tamimi a également évoqué la couverture fournie par un éventail de forces partisanes, militaires et tribales aux mouvements des Houthis vers Sanaa, ainsi que la participation de certaines d’entre elles aux combats qui se sont achevés par la prise de contrôle par le mouvement des institutions de l’État et de vastes zones. Il a aussi cité parmi les causes ce qu’il a décrit comme les craintes exagérées de certaines puissances régionales à l’égard des islamistes.
Al-Tamimi estime que la reprise de Sanaa reste possible si les forces militaires s’unissent autour d’une même doctrine de combat axée sur la restauration d’un État yéménite républicain et unifié. Il a lié la réalisation de cet objectif à l’obtention par ces forces des ressources militaires nécessaires, ainsi qu’à un appui aérien et à une supériorité de feu.