La direction du John F. Kennedy Center for the Performing Arts à Washington doit faire face à une nouvelle échéance judiciaire le 23 septembre 2026: elle devra justifier devant le tribunal la fermeture du bâtiment, sur fond de manifestations grandissantes dans les milieux artistiques et auprès du public, ainsi que de conflit politique et juridique autour des tentatives du président américain Donald Trump d’inscrire son nom sur le centre et de l’avenir d’un projet de rénovation auquel le Congrès a affecté 257 millions de dollars.
Cette échéance intervient après que le juge fédéral Christopher Cooper a demandé à la direction du centre d’informer préalablement le tribunal de toute modification matérielle importante du bâtiment, y compris d’une éventuelle décision de le démolir.
Décision de justice et manifestation autour du centre
Selon les organisateurs, l’affluence a permis d’encercler deux fois certaines parties du bâtiment, dans un geste symbolique que les participants ont présenté comme destiné à le protéger. Les organisateurs ont déclaré que les manifestants venaient de 42 États américains et de 7 pays, et que l’événement réunissait des artistes, d’anciens employés du centre et des syndicalistes, ainsi que l’actrice Linda Carter et des membres de groupes musicaux et de chorales locales.
Les participants ont scandé des slogans contre la mainmise de l’administration Trump sur l’institution, avant de se tenir la main autour du bâtiment. La manifestation a eu lieu quelques jours après le vote du conseil d’administration, dominé par des membres nommés par Trump, en faveur de la fermeture du centre, et après une décision de justice interdisant d’ajouter une inscription sur le bâtiment pour honorer le président sans l’accord du Congrès.
La concomitance de la décision de fermeture et du jugement a élargi le conflit, qui ne porte plus seulement sur le nom du centre, mais aussi sur la durée de sa fermeture, la nature des travaux prévus, l’avenir de ses programmes et ses liens avec les artistes de la scène. L’ordonnance imposant un préavis est intervenue après que les avocats de la représentante démocrate Joyce Beatty ont présenté au tribunal une photo de Trump à bord de l’avion présidentiel, regardant une maquette montrant le Kennedy Center démoli.
Auparavant, le président avait évoqué la possibilité de démolir le bâtiment, accentuant les craintes concernant son avenir. Interrogé le 18 septembre sur son intention éventuelle de démolir le centre, Trump n’a pas donné de réponse catégorique. Dans le même temps, il a renouvelé sa demande d’obtenir une reconnaissance de son rôle dans la collecte des fonds nécessaires à l’institution et dans ses efforts de rénovation.
Il avait auparavant lié la poursuite du projet de rénovation à l’issue du conflit judiciaire concernant l’inscription de son nom sur le bâtiment. Selon un article publié le 20 septembre par le Wall Street Journal, une nouvelle confrontation directe a eu lieu au sein du conseil d’administration entre Trump et Beatty, qui dirige la procédure judiciaire contre les tentatives de modifier le nom du centre et d’y apporter des changements sans l’accord du Congrès.
Remaniement de la direction du Kennedy Center
Les documents que la direction du centre doit remettre le 23 septembre devraient apporter davantage de détails sur les motifs de la fermeture et les travaux prévus. La crise remonte à février 2025, quelques semaines après le retour de Trump à la Maison-Blanche, lorsqu’il a limogé des membres du conseil d’administration du Kennedy Center et nommé leurs remplaçants.
Après sa recomposition, le conseil a élu Trump à sa présidence, en remplacement de l’homme d’affaires David Rubenstein. Il a également limogé la présidente du centre, Deborah Rutter, puis nommé Richard Grenell, ancien ambassadeur américain en Allemagne et l’un des alliés de Trump, à la tête de l’institution par intérim. Ces changements ont transformé la direction du centre, après quoi des artistes, des producteurs et des conseillers artistiques ont annulé leur participation ou quitté des fonctions qui y étaient liées.
À la fin de 2025, le conflit s’est déplacé vers le nom de l’institution, lorsque le conseil d’administration a voté en faveur de l’ajout du nom de Trump. Le nom proposé était alors « Donald J. Trump and John F. Kennedy Memorial Center for the Performing Arts ». Le vote a suscité des contestations juridiques, au motif que le conseil n’avait pas le pouvoir de renommer une institution dont le Congrès avait fixé le nom et le statut juridique.
La décision n’est pas restée une simple proposition interne: le nom de Trump a effectivement été ajouté à la façade en marbre du bâtiment. L’opposition a alors dépassé le débat sur l’orientation de la direction d’une institution culturelle pour devenir un conflit sur l’identité d’un monument national portant le nom du président John F. Kennedy. L’actrice et autrice Issa Rae figurait parmi les artistes ayant annulé leur participation, retirant un spectacle dont toutes les places avaient été vendues.
Elle a déclaré que sa décision répondait à ce qu’elle considérait comme une atteinte aux valeurs d’une institution historiquement connue pour célébrer des artistes issus de milieux différents et diverses formes d’expression artistique. La musicienne Rhiannon Giddens, lauréate de deux Grammy Awards et d’un prix Pulitzer, a transféré son concert du Kennedy Center vers une autre salle de Washington.
Elle a déclaré ne pas pouvoir se produire au centre « la conscience tranquille » après les changements imposés par le nouveau conseil d’administration. Le pianiste et chanteur Ben Folds a également démissionné de son poste de conseiller artistique de l’Orchestre symphonique national. La chanteuse d’opéra Renée Fleming a quitté ses fonctions de conseillère artistique du centre, tandis que la productrice de télévision Shonda Rhimes a démissionné de son poste de trésorière du conseil d’administration.
En mars 2025, la programmation du centre a subi un nouveau revers lorsque les producteurs de la comédie musicale « Hamilton » ont annulé une série de représentations qui devait se poursuivre pendant plusieurs semaines en 2026. Le producteur Jeffrey Seller a déclaré que la participation n’était plus viable après la transformation de l’institution en espace fortement politisé, soulignant que le Kennedy Center devait être ouvert à tous les Américains.
Les artistes contestent également la possibilité que le centre reste un espace où des personnes aux opinions politiques et culturelles divergentes puissent travailler sans que leur présence sur ses scènes soit interprétée comme une expression de soutien politique. Stephen Schwartz, l’auteur de « Wicked », a exprimé cette position en refusant de participer à un concert prévu au centre.
Schwartz a déclaré que l’institution avait été créée pour être un foyer non partisan de la libre expression artistique et que, dans les nouvelles circonstances et de son point de vue, s’y produire revêtait désormais une signification idéologique. Sa position illustre l’un des aspects du désaccord sur l’effet des changements administratifs sur l’image du centre auprès des professionnels des arts de la scène.
Le groupe de jazz The Cookers s’est retiré de deux concerts prévus, tandis que la Doug Varone Dance Company en a annulé deux. Le fondateur de la compagnie a déclaré que cette décision lui coûterait environ 40 000 dollars, montrant que certains artistes étaient prêts à subir des pertes financières pour ne pas se produire au centre sous sa nouvelle direction. De son côté, la direction du centre a refusé de considérer ces retraits comme le signe d’un effondrement de l’institution.
Le retrait des artistes arrive devant la justice
Richard Grenell a accusé certains artistes et militants d’utiliser l’art comme un outil politique et déclaré que le Kennedy Center devait proposer ses spectacles à tous, quelles que soient leurs opinions politiques. Le conflit s’est déplacé devant la justice après que Joyce Beatty, membre de droit du conseil d’administration, a engagé une action pour contester les mesures prises par la nouvelle direction.
En mai 2026, Christopher Cooper a jugé que le conseil d’administration n’avait pas le pouvoir de modifier le nom du centre de la manière suivie et a ordonné le retrait du nom de Trump. La décision a été exécutée en juin, et les lettres portant le nom du président ont été retirées de la façade du bâtiment.
La direction du centre a toutefois adopté une autre formule et proposé d’installer une inscription attribuant à Trump le mérite de la restauration et de la rénovation du bâtiment, ainsi que de baptiser la place située devant celui-ci « President Donald J. Trump Plaza ». Le 15 septembre, Cooper a rendu une nouvelle décision établissant que ces changements ne pouvaient être réalisés sans l’accord du Congrès.
Quelques heures après la décision, le conseil d’administration du centre a voté la fermeture du bâtiment pour mener un projet de rénovation dont le coût pourrait atteindre 257 millions de dollars et qui pourrait durer deux ans. Le projet de rénovation lui-même est devenu partie intégrante du conflit, après que Trump a lié la poursuite des efforts visant à sauver et moderniser le centre à la reconnaissance de son rôle dans la collecte des financements.
De son côté, la justice a soumis toute modification matérielle importante à une surveillance supplémentaire, en imposant notamment un préavis avant toute démarche de démolition ou toute modification majeure. La chanteuse et actrice Barbra Streisand s’est jointe aux critiques de ces évolutions et a qualifié de douloureux le conflit autour de l’institution.
Streisand avait reçu la distinction du Kennedy Center en 2008, l’une des principales formes de reconnaissance que l’institution accorde aux artistes. Elle a déclaré que cette distinction ne représentait pas seulement pour elle et pour de nombreux artistes la célébration d’une carrière, mais aussi l’expression d’une conviction quant à l’importance de l’art dans la vie démocratique.
Le centre entre fonction culturelle et statut mémoriel
Sa position est intervenue alors que les inquiétudes grandissaient sur l’avenir du bâtiment, après les déclarations de Trump sur son état et la possibilité de le reconstruire, inquiétudes qui ont conduit le tribunal à imposer un préavis avant toute modification structurelle majeure. Le Kennedy Center, bâtiment blanc dominant le Potomac dans la capitale américaine, possède un double statut juridique conféré par le Congrès.
Il est à la fois le centre national des arts de la scène et le mémorial vivant du président John F. Kennedy, ce qui lie les décisions concernant son nom et sa structure à ses fonctions culturelle et mémorielle.
Plus d’un an et demi après le début du remaniement de sa direction, le conflit porte désormais sur l’identité du centre, l’avenir de ses programmes, les artistes prêts à se produire sur ses scènes et le public qui y reviendra après sa réouverture.
Les motifs de la fermeture que la direction présentera au tribunal le 23 septembre constitueront la prochaine étape du conflit sur la nature de la rénovation et l’avenir du bâtiment.